Chroniques françaises #5 – « Les français ont le coeur froid »

On dira que je cherche les pires lieux en France, ceux qui me dégoûteront terriblement (ou bien me convaincront définitivement que mon choix de vivre à Buenos Aires est le bon). Oui, on dira que je pourrais aller à des marathons, des festivals internationaux, là où il y a les « bons » danseurs. Mais je ne suis pas venue en France pour le tango, au contraire, s’il se présente sur ma route, j’y vais.
Hier soir s’ouvrait un festival à 100m de là où j’étais. J’y suis allée. En marchant dans les rues médiévales qui mènent à cette petite place sous les pins, dominant la vallée et la mer, sublime bouquet d’odeurs de la Provence en été, se sont élevées des notes de tango, on entendait que c’était un orchestre, mon coeur a explosé de plaisir. Le tango était venu jusque là pour que je goûte ses notes qui me manquent, cette ambiance de fête, pour que j’arrête peut-être de rêver de tango et me réveiller triste.
Je me suis installée dans un coin, contente de voir ce très bon orchestre français, sans beaucoup d’intérêt pour la piste qui, déjà de loin, aurait hérissé n’importe quel milonguero. Fin du morceau, cela continue un temps à s’agiter sur la piste. Aucun bruit. On n’applaudit pas l’orchestre ?! Je lance les vivas. Nouveau morceau, nouvelle indifférence totale du public et de la piste : on bouge, on exécute des pas, cela pourrait être du rock (d’ailleurs certains dansent cela), de la salsa, du pop, cela pourrait être n’importe quoi. Personne ne semble entendre le rythme, les notes, la musique. Des vieux qui parlent fort, cela s’agite, on se croirait dans une salle d’attente. Les musiciens ont l’air de souffrir horriblement de ce public ignorant, indifférent, qui n’applaudit pas, qui ne semble même pas les voir, en réalité.
Je regarde la piste. Beaucoup d’étranges mouvements, beaucoup de tentatives caricaturales (entre tant d’autres, un homme âgé qui fait faire des figures de « pose tango carte-postale » à sa femme qui a un air fièrement ébahi, et qui se met à genoux pour lui faire faire une passe – peut-être tiré de la salsa ? – mais n’arrive plus à se relever et s’agrippe à elle comme un fou). L’orchestre n’en peut plus, je redouble d’applaudissement car les voir se décomposer sur scène me fait mal, et sans être musicienne je sais l’effet qu’un tel public peut faire. Le bandonéoniste et le violoniste semblent chercher la source de ces applaudissements presque incongrus.
Organisation terrible, les maestros argentins dansent un tango chacun, mais on applaudit surtout les profs des associations locales, et on commente les pires pas de tango de scène, ceux qui sont l’esbroufe totale, ceux que ces mêmes maestros ne feraient jamais à Buenos Aires lors d’une démo pendant une milonga.
Prise de parole des organisateurs, « Les argentins nous disent que les français ont le coeur froid (ah ben oui, tu m’étonnes, moi je suis glacée par tout ce que je vois). Au fait, on vient d’apprendre que la France a gagné contre l’Allemagne. »
Hurlements et applaudissements. Le coeur des français s’est réchauffé : on est les meilleurs, ouf.

J’entends derrière moi « Minuit moins dix, oh, qu’il est tard! » et soudain, comme si Cendrillon avait donné le signal, toutes les chaises se vident miraculeusement, la piste s’éclaircit pour laisser ceux qui veulent continuer, coûte que coûte.
Par chance le DJ n’était pas trop mauvais, il passait des vinyles donc j’ai pu profiter de la musique. C’est la seule chose qui me faisait rester là collée à mon banc. Si je fermais les yeux, la musique m’envahissait, l’odeur des pins, des jacarandas, des mimosas, de la mer, de toute cette végétation aux mille odeurs d’été, me faisait oublier mon désespoir de danseuse pour me laisser porter par le tango, loin, très loin…

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Photo By: Diego Braude
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