Chroniques Porteñes #16 – Sortir en milonga en couple ?

L’autre soir, j’étais à une milonga avec des copines et l’une d’elle semblait absente, mal à l’aise. Que se passe-t-il ? « Mon copain fait la tronche. » Ah, pourquoi? « Jaloux que j’ai dansé plusieurs tangos avec un autre. » Choc et réflexion.
Certains disent qu’il vaut mieux que son partenaire ne fasse pas du tout de tango, d’autres que c’est impensable qu’il ne sache pas danser. Je crois qu’il n’y a pas de recette miracle et que tout dépend des individus et des relations.
Mais je me pose la question : faut-il ou non sortir ensemble en milonga lorsqu’on est un couple, et surtout, quelle attitude adopter ?

Je sais que certains ne dansent qu’entre eux, ce qui nous enrage parce que tout d’un coup c’est un danseur (et une danseuse) de moins dans la milonga. Ils se privent du plaisir de danser avec d’autres, de découvrir de nouveaux abrazos et des façons de danser différentes. D’autres ne dansent jamais ensemble : ils sont à la milonga presque comme des étrangers et se croisent parfois un peu par hasard au cours de la soirée. Entre ces deux extrêmes, il y a un très large éventail de pratiques et de comportements.
Je me souviens d’un ami qui me racontait, en Europe, que sa copine lui faisait des crises parce qu’il dansait certes avec elle mais beaucoup avec d’autres. Lui, excédé, avait du mal à lui dire que c’était parce qu’il voulait parfois danser avec de meilleures danseuses. Si l’écart de niveau est trop grand et qu’il n’y a pas particulièrement d’étincelle lorsqu’on danse ensemble, cela peut être un peu gênant pour les deux. Certains s’accordent sur des règles précises : pas plus d’une tanda avec le même partenaire, on ne ferme pas les yeux en dansant… que des restrictions faites pour rassurer l’autre mais qui finalement réduisent le plaisir de danser en le bridant par des interdits qui contraignent à être sans cesse sur le qui-vive.

J’aime sortir à deux en milonga, commencer à danser ensemble comme une ouverture augurant une bonne soirée, discuter, retrouver des copains, aller danser et se retrouver entre deux tandas, boire des coups, prendre du plaisir. Profiter de la soirée, danser parfois ensemble mais pas toujours, et ne pas se sentir contraint ni limité par la présence de l’autre. C’est un moment de partage assez particulier, que j’aime beaucoup. Combien de nuits à la Viruta me suis-je retrouvée, adossée au bar avec mon compagnon à côté, épuisés, sirotant une bière, ne souhaitant rien d’autre qu’écouter les superbes tangos qui passaient, incapables l’un comme l’autre de s’arracher de là pour rentrer ?

Mais je constater plusieurs choses, lorsque moi-même je sors avec mon partenaire. Déjà, j’ai moins envie de danser avec d’autres. Tout simplement parce qu’il est là : j’ai envie de danser avec lui, de profiter de l’orchestre, commenter la soirée. C’est comme s’il y avait là un regard un peu gênant qui pourrait être blessé s’il venait à me voir danser avec un autre, et inversement. Je me sens voyeuse, lorsqu’il danse avec une autre femme et que mes yeux se posent sur eux. C’est étrange de voir son homme, publiquement, dans les bras d’une autre. Et inversement. Se développe donc cette sorte de pudeur, ce respect de l’autre, qui restreint un peu. Mais après tout, si on sort ensemble, c’est pour être ensemble, sinon cela n’a pas beaucoup de sens. C’est comme aller diner au restaurant et être assis à des tables différentes. Il faut trouver le juste équilibre.

Je constate aussi une grande différence dans le comportement des danseurs, si je suis où non avec mon compagnon. Selon les endroits, si je suis assise à côté de lui, on va beaucoup m’inviter (comme si le fait de sortir ensemble, lui qui est musicien assez connu ici, était un gage de ma qualité en tant que danseuse…) ou au contraire pas du tout, par pudeur sans doute. Ils rôdent et attendent qu’il s’éloigne pour se précipiter à m’inviter, et du coup pas toujours en respectant les règles du cabeceo, ce qui n’est pas beaucoup pour me plaire. C’est délicat aussi de quitter l’autre pour aller chercher un autre partenaire de danse que lui ou elle. C’est très délicat aussi lorsqu’on discute et qu’un homme m’invite à danser. Très vite cela peut paraitre violent et sans respect. Il faut doser pour que les deux soient bien, sans en faire trop.

Sortir parfois de son côté a du bon, même si on a ce petit goût amer de penser que l’autre est ailleurs et qu’on pourrait être ensemble. Mais cela permet de se retrouver avec plus de plaisir, et de vivre une expérience de milonga différentes. Le tango est un travail de l’égo personnel, mais aussi un véritable travail de confiance en l’autre et de renforcement du couple (ou bien de son effondrement…). C’est aussi me semble-t-il un moyen de mettre le tango à sa place comme une danse et non pas forcément l’associer à la séduction comme c’est trop souvent la tendance. C’est un autre débat. En tout cas, c’est absolument passionnant, de voir comment se comportent les couples en milonga, non ?

Je suis impatiente de vos réactions !

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Photo By: Paco Sanz
4 Discussions on
“Chroniques Porteñes #16 – Sortir en milonga en couple ?”
  • Blanca,

    Le thème évoqué ici est un peu périphérique. Un autre thème périphérique, très courant dans le tango et souvent difficile à vivre, est la gestion du refus (ou de la non-invitation)

    Le thème central me semble être, comme tu le mentionnes, la gestion de l’égo.

    Mais plutôt que de parler de gestion de l’ego, je préfère parler d’estime de soi.

    Si celle-ci est équilibrée, il n’y a pas de problème ni avec son conjoint, ni avec le refus.

    Mais il faut se mettre les idées au clair, y compris avec soi-même, ce qui peut parfois prendre une bonne partie de notre vie…

    Je recommande à tous (et bien au delà du cadre du tango) de lire le livre de Christophe André « Imparfait, libre et heureux » qui vous aidera dans votre quête de la plénitude en milonga (ce qui n’est pas une mince affaire…)

    http://www.odilejacob.fr/catalogue/psychologie/psychologie-generale/imparfaits-libres-et-heureux_9782738116994.php

    Mais non, ce n’est pas du spam…

  • Je suis tout à fait d’accord avec le fait que finalement, être bien avec soi-même permet de mieux gérer tout ce qui peut surgir (de l’égo, le plus souvent) en milonga, qui est un effet grossissant de la réalité de tous les jours, distillée par des milliers de choses et des conventions sociales.

    Tout est lié, et périphériques ou non, ce sont bien des sujets qui touchent énormément de danseurs et sont le quotidien de beaucoup.

    Merci pour ce partage,

    Baila Blanca

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