Chroniques Porteñes #35 – Milonga ou supermarché ?

Discutant avec une copine pendant une milonga, j’ai aperçu un homme graviter autour de nous, nous regardant sans aucune retenue. Je ne lui ai porté aucune attention puisque j’étais en train de discuter et que je ne souhaitais pas danser à ce moment-là, sinon je serais partie de l’autre côté de la piste et aurais clairement signifié mon envie de danser. Mon amie ne paraissait pas non plus dans une envie pressante de virevolter sur la piste. Mais comme nous ne le regardions pas, il s’est rapproché de nous, m’a touché le bras et m’a demandé : « Tu veux danser? » Je l’ai regardé bien en face : « Non, merci, je ne veux pas danser ». Je fulminait et je crois que je lui ai lancé un air glacial. Il a paru offensé, mais s’est tourné vers mon amie et l’a invitée, sans transition aucune. Surprise, acculée, elle a accepté et ils sont partis sur la piste, au milieu de notre discussion.

Et ce moment fut pour moi très fort. Je me suis sentie terriblement quelconque et très en colère. Je me suis sentie comme un produit de supermarché. Est-ce que j’achète le vert ou le bleu ? J’ai trouvé que ce qu’il venait de se passer était bien laid, à la fois pour moi (« tu ne veux pas danser avec moi ? Peu importe je danserai avec n’importe quelle autre ») mais aussi pour mon amie (« Je ne voulais pas particulièrement danser avec toi mais comme ton amie m’a jetée, je te prends comme second choix pour ne pas paraitre indésirable »). Tous, toutes, nous souhaitons nous sentir spéciaux, choisis, uniques. Mais sinon, une simple poupée pourrait amplement faire l’affaire comme compagne de danse pour le plaisir d’un égoïste de ce genre.

Quelle horreur. Quelle colère que quelqu’un puisse interrompre deux personnes occupées pour son propre plaisir – danser -, et qu’un porteño qui danse depuis plusieurs années et ne respecte sinon le cabeceo, au moins la bienséance en société, était pour moi – c’est ! – une négation de nombreuses valeurs et beautés du tango que j’aime tant…

Plus tard mon amie m’a demandé pourquoi j’avais décliné son invitation, et j’ai du expliquer que pour moi, ces règles sont si importantes que je préfère risquer de ne pas danser pendant plusieurs tandas que d’accepter cela. Je le connaîtrait, cela serait évidemment différent, j’aurais sans doute accepté tout en lui faisant la remarque qu’il m’avait invitée de façon peu correcte. Tout dépend de la situation… Un peu plus tard, j’étais assise dans un coin où un cabeceo était presque impossible, et quelqu’un m’a invitée ainsi spontanément. Je le connaissais, la glace avait déjà été brisée, alors je ne me suis pas retranchée dans un extrémisme rigide de respect des codes….

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Photo By: @Audrey Hepburn archives

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