Chroniques Porteñes #44 – Cette sensation si extraordinaire

Se motiver, s’habiller, sortir. C’est chaque fois pareil. Le chaos de la rue, le bruit et la fureur dès qu’on met le nez dehors. Affronter le froid en attendant le bus ou bien lutter contre le vent sur le vélo. S’empêtrer dans les multiples couches de vêtements, gants, écharpe, bonnet… Avoir froid et râler un peu. L’hiver ne motive pas beaucoup à aller danser. Pourquoi est-ce que je suis sortie d’abord ? J’arrive enfin. Trouver où déposer le vélo, lancer une prière silencieuse à la nuit glacée pour que personne n’ait l’idée d’en scier le cadenas pendant que je serai à l’intérieur. Un instant minime d’hésitation. Que va donc me réserver cette soirée ? Ne ferais-je pas mieux de rentrer avant qu’il ne soit trop tard ? Mais non, l’envie est plus forte. Parfois, dès le coin de la rue, j’entends quelques notes de tango, qui s’immiscent en moi comme des papillons, de plus en plus excités. Ou bien je pousse la porte, et tout à coup le tango m’envahit. Je souris toujours, je sens toujours que quelque chose se passe, s’active, s’épanouit, à cet instant même où j’entends la musique. Bien que cela soit parfois les mêmes morceaux qu’à la maison, même si j’écoute des vinyles et que cela m’émeut toujours d’écouter du tango, cela n’a rien à voir avec ce qu’il se passe précisément à l’entrée de la milonga. Le son, le volume, la puissance des basses… Je ne voit pas la piste mais je sens déjà que des couples dansent et vivent quelque chose d’unique sur ce morceau. Et quand, comme ce soir, j’entre dans la milonga avec cette petite torsion d’estomac d’appréhension mêlée de plaisir et que j’entends un morceau qui passe dans ma tête depuis des jours (« Recién » de Laurenz, en l’occurence) sans vouloir me quitter, je sais que c’est la magie du tango qui opère. Quelle joie ! Plus rien n’existe que ce couloir qui mène à la musique, à la piste, aux danseurs. Ca y est, je suis entrée et je fais désormais partie de cette soirée. Quel va être mon rôle, qui seront mes partenaires, que vais-je vivre, à quoi vais-je assister ? L’excitation est très forte. J’aime prendre mon temps, lorsque j’arrive seule dans une milonga. Regarder la configuration des lieux, des gens, qui est assis où, avec qui. Qui est sur la piste. J’aime m’asseoir, me réjouir que certains soient là parce que j’aime danser avec eux, être contente de la présence de certaines danseuses parce que je les admire et j’aime les regarder danser. Lorsque j’entre, plus rien d’autre n’existe, je crois. Seulement cette musique, cette piste, et tous ces gens qui se sont réunis pour danser. Je peux rester assise à regarder les couples danser, observer la vie autour de moi (« non, je ne cherche pas du tout à être invitée, là, je regarde partout mais ce n’est pas à la recherche désespérée d’un partenaire ! ) Je voudrais me gaver de tout ce que je peux, de tout ce qu’il se passe, des expressions, des rires, des jeux de regards, des gestes, des postures, de ce que chacun dégage. Je les regarde tous, toutes, je ne peux m’en empêcher. J’aime profondément danser. Mais je crois que le tango est bien au-delà de ce qu’est la danse. Il est une façon de regarder, écouter, sentir, penser, ressentir. Il est un mode de vie. Et entrer dans une milonga me le rappelle toujours, de plein fouet, et cette redécouverte quotidienne est une sensation inépuisable et extraordinaire.

*Cela fait quelque temps que je n’écris plus vraiment ici, par faute de temps mais aussi d’impulsion. Un petit découragement peut être ? Merci à celle qui m’a donné, ce soir, envie de donner vie à tous ces mots qui tournent toujours dans ma tête et n’arrivent plus jamais à en sortir !

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Photo By: Diego Braude

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