Chroniques porteñes #1 – Et le Cabeceo, alors ?

Je me souviens d’une discussion très animée avec un jeune danseur à Toulouse, avec qui je m’étais fâchée. Depuis des mois qu’il me demandait si je voulais danser, j’étais toujours confrontée à trouver une excuse pour refuser. Non, je ne veux pas ! Criais-je à l’intérieur. Mais impossible de le dire : cela ne se fait pas socialement. Jusqu’à ce que je me sente si obligée à danser que j’ai accepté un jour, et au bout de quelques pas me suis méchamment blessée.

Ce qui ne se fait pas non plus, c’est de mettre la femme dans cette position délicate qu’elle doive ouvertement refuser. Il y a des règles au tango qui permettent d’éviter toute gêne : la Mirada-cabeceo. Moyen très pratique pour donner aux deux danseurs la possibilité de s’accepter ou se refuser, tacitement et quasiment invisiblement pour tous. Cela évite les sensations d’humiliation ou de méchanceté. Ce danseur toulousain m’avait réfuté que ce sont des règles obsolètes et complètement machistes lorsque j’avais tenté de lui expliquer pourquoi son comportement n’était pas tolérable.

L’autre soir, au Salon Canning, j’étais assise ace des amis à une table et un jeune homme s’approche de moi de très près et me demande de danser, j’ai immédiatement senti que c’était un européen. Et senti que je n’avais pas le droit de refuser. M’aurait-il fait un cabeceo, j’aurais élégamment détourné le regard. J’ai accepté, prise de court.
À mon retour mitigé de la piste, mes amis m’ont demandé pourquoi diable j’avais accepté, et m’ont affirmé qu’une argentine aurait renvoyé le malotrus à ses pénates. Il s’agissait bien d’un italien. Un argentin se permettrait rarement une telle impolitesse : acculer la danseuse et la mettre au pied du mur. Une véritable prise d’otage !

Que faire? Comme les argentines je suppose. Refuser, sans chercher d’excuses. Apprendre à dire non. Et signaler sa maladresse au danseur, lui expliquant que la mirada-cabeceo n’a pas été inventée pour faire joli dans les annales.

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Photo By: Paco Sanz