Fuelles del Sur : luthiers de bandonéon

« On s’identifie mieux à des mécaniciens que des luthiers d’instruments à cordes d’ailleurs. »

Pablo et Emmanuel sont deux jeunes jouant du bandonéon, sortant des Beaux-Arts et de formations techniques. Les deux amis se sont réunis en 2013 pour créer « Fuelles del Sur » (« Soufflets du Sud »), un petit atelier qui connait un succès grandissant auprès des musiciens, à travers le pays mais aussi à l’étranger. Ils doivent cela à leur modes de travail, leur proximité et leur engagement auprès des clients. Ils sont très impliqués dans la vie tanguera de Buenos Aires, ce qui leur permet de mieux comprendre certains problèmes rencontrés par les musiciens avec leur instrument et les aider à trouver des solutions rapides et efficaces.
Je les ai rencontrés lors d’un concert du Cachivache, car ils s’occupent du bandonéon de Negro de la Fuente, musicien du groupe. Ils m’ont reçue dans leur atelier, buvant du maté et mangeant des biscuits. J’ai pu donc les interviewer et les observer travailler pendant deux heures. Ca a été pour moi une expérience très intéressante, premièrement parce que je ne suis pas du tout experte du sujet, et qu’ensuite, il n’existe que peu voire pas d’ateliers de soufflets à proprement parler.
Retour sur une sympathique rencontre de l’été porteñe.

Pourriez-vous vous présenter un peu ?

Pablo : J’en suis venu à être luthier parce que pour moi cela se trouve être à la jonction de deux choses qui me passionnent : je joue du bandonéon et j’ai une formation aux Beaux-Arts. J’aime la sculpture et j’ai travaillé plusieurs années dans un atelier. Il y règne une atmosphère qui me plait beaucoup. Donc « Fuelles del Sur » était une structure parfaite pour moi.

Emmanuel : J’ai toujours voulu être luthier pour guitares. Quand j’ai commencé à jouer du bandonéon, j’ai du apprendre à m’en occuper et alors je me suis intéressé aux gens qui les réparaient, et surtout les soufflets. A ce moment-là, Oscar Fisher justement enseignait. Tout le monde a besoin d’un travail, et c’est cela qui m’est apparu.

Quelle est l’actualité de votre tango ?

P : Mon principal prof de bandonéon m’a appris à me servir de mon instrument pour jouer d’autres styles que le tango. J’ai enregistré plusieurs disques avec lui. J’aime jouer du tango mais je ne suis pas un puriste de ce genre. Si je suis chez moi, je joue plutôt du rock populaire, parce que je suis tellement toute la journée la tête dans le tango qu’une fois le travail terminé, j’ai besoin de me changer les idées. J’ai commencé à apprendre à danser le tango il y a peu.

E : J’aime beaucoup le tango, j’adore voir des orchestres en live, écouter la radio, aller à des conférences, regarder les gens danser de façon traditionnelle ou rompant les codes. Mais je ne danse pas. Aujourd’hui j’apprécie beaucoup tout ce qui a trait au tango, bien que je l’ai renié longtemps. Nous en vivons! Nous écoutons toute la journée du tango sur une vieille radio… J’ai de moins en moins de temps pour jouer du bandonéon, parce que j’ai beaucoup de travail. J’essaye de faire d’autres choses pour varier un peu, mais c’est vrai que c’est primordial pour nous de bien connaitre la musique, savoir jouer, connaitre les contraintes des musiciens pour leur proposer des solutions, savoir ce qu’il peut se passer lorsqu’ils jouent sur scènes, leurs gestes, les conditions…

L’atelier vient de fêter ses deux ans. Pouvez-vous me raconter son histoire ?

E : Chacun de notre côté, on fabriquait des soufflets, de façon très exploratoire. On a eu envie de travailler ensemble pour que le résultat soit meilleur. Avec les formations qu’on a reçues, bien que cela nous ait pris du temps, cela nous a été utile. Il faut avouer que 80% de ce que l’on fait au quotidien, on l’apprend avec la pratique. Cela nous a été chaque fois confirmé quand on en discutait avec d’autres luthiers. Ce que nous faisons, nous devons l’apprendre par nous-mêmes.
Nous avions travaillé avec des luthiers de guitare mais jamais de bandonéon. On s’identifie mieux à des mécaniciens que des luthiers d’instruments à cordes d’ailleurs. Le travail est complètement différent.

Des difficultés, des succès ?

E : Nous sommes en amélioration constante de tout ce que nous faisons, nous pouvons donc facturer mieux, cela va de pair. Aujourd’hui les soufflets que nous fabriquons sont vraiment beaux, rien à voir avec ceux que je faisais il y a trois ans. On se perfectionne.

P : Il faut savoir être créatifs, inventifs, parce que nous sommes indépendants. Tout ce qu’on fait dépend de nous-mêmes. Il nous arrive de tout, entre les fournisseurs qui travaillent mal, les pièces qui coûtent très cher à l’importation… Il y a beaucoup de très bons musiciens qui nous demandent des dépannages d’urgence… Et en plus de tout cela, nous devons nous occuper de toute la paperasse et les contraintes que requiert une entreprise.

Pourquoi ne pas apprendre dans un grand atelier où tout est plus rapide ?

E : Cela n’existe tout simplement pas ! Oscar Fisher a un atelier assez important, mais c’est le seul. Et il faut dire qu’on n’aime pas trop l’idée d’avoir des chefs, nous préférons travailler pour nous et ne pas avoir de hiérarchie. Nous avons plus de responsabilités, et si quelque chose va mal on ne peut s’en prendre qu’à nous-mêmes. Mais je préfère, et j’ai plus envie d’aller travailler chaque jour.

P : C’est le job le plus responsable de ma vie : sans employeurs, je me dois de donner tout ce que je peux à mon travail. Tout dépend de moi, c’est pour ça que je continue !

Et passer votre temps ensemble, cela n’est pas un problème ?

E : Non, parce que nous avons beaucoup de travail et que le soir, nous sortons boire un coup la plupart du temps ! Nous sommes amis et ça se passe bien.

Qui sont vos clients ?

E : Un peu tout le monde : des étudiants, des musiciens professionnels, beaucoup nous contactent via internet. Nous ne faisons pas beaucoup de pub, mais sommes présents sur les réseaux sociaux. La marque « Fuelles del Sur » se retient facilement, et parfois moi-même lorsque je me présente on m’associe à la marque. L’univers du bandonéon est tout petit. Il y a peu de monde, et si tu fais des recherches sur internet tu vas vite t’en rendre compte. C’est pourquoi il faut savoir être très professionnels. Nous avons des amis dans ce milieu et il faut savoir mettre les choses à leur place, ne pas travailler gratuitement ou favoriser un travail plus qu’un autre pour de mauvaises raisons. On cherche à traiter tout le monde de la meilleure façon et trouver un équilibre relationnel sain. Beaucoup reviennent nous voir pour régler des petits détails, ils s’installent pour maté… On perd du temps de travail effectif mais on en gagne en relation client, et c’est super important!

Quelle différence entre vous et une autre marque ?

E : Je crois que notre force réside dans notre écoute aux clients, de leurs besoins, nous sommes très présents dans l’après-vente. Beaucoup de pros s’en lavent les mains. Nous garantissons notre travail après chaque prise en main de l’instrument. C’est un choix. Le client reste en contact avec nous et sait qu’il peut revenir si besoin. De plus, nous proposons divers motifs, couleurs, les clients peuvent vraiment personnaliser leur objets. A Buenos Aires nous sommes quatre ateliers, en Argentine six ou huit au plus. Nous sommes les seuls pourtant à proposer une personnalisation tout en restant traditionnels. Nous avons un fonctionnement un peu distinct : on prend les mesures, on propose les couleurs, et le musicien repart avec son instrument. On lui fabrique le soufflet et quand il est prêt, il nous rapporte son bandonéon qu’on garde deux jours le temps de le fixer et l’accorder. En général, les ateliers gardent les instruments un mois ou deux, un calvaire pour les musiciens ! On se met à leur place : ils ont besoin de leur bandonéon tous les jours, donc on s’adapte.

P : Nous mettons un point d’honneur à réaliser certaines choses de façon traditionnelle. Quand on peut être plus flexibles, on le fait !

Construisez-vous des bandonéons entiers?

E : Non, parce que c’est compliqué, très cher et très long. Faire un, voire deux bandonéons par an, ça serait possible. Mais pas plus. Déjà avec les soufflets et les accordages, on a beaucoup de travail.

Ca se change tous les combien, un soufflet ?

E : Ils se changent parce qu’en général il s’agit de bandonéons originaux des années 1920, 1930, et ils sont très usés. Les musiciens qui jouent plusieurs heures par jour, se produisent beaucoup sur scène – ce qui signifie une autre utilisation, avec un volume plus important – se changent assez régulièrement, tous les cinq ans en général. Cela dépend de la façon de jouer, des lumières de la scène qui chauffent beaucoup, de l’humidité et la chaleur, et du soin que le musicien en a.

Combien de soufflets faites-vous par mois ?

E : Nous avons beaucoup de travail : par mois on peut compter six soufflets, quatre accordages et affinations. Cela parait peu, mais ça représente beaucoup. Nous pouvons résoudre tous les problèmes de l’instrument, le musicien n’a pas besoin d’aller dans des ateliers différents pour régler chaque chose séparément. Ainsi, si quelque chose ne va pas, il revient nous voir et on lui règle le problème. Parce qu’au final, tout est lié, et si on touche une partie du bandonéon, cela peut en affecter une autre.

Proposez-vous des ateliers, des cours ?

E : L’an dernier je suis allé à Montevideo donner une conférence. J’aimerais beaucoup le faire plus souvent mais c’est compliqué, d’abord en terme de temps, mais aussi de public : ici en Argentine cela intéresserait peu de monde. J’aime enseigner, mais il nous faudrait plutôt avoir un apprenti sur place pendant quelque temps pour que cela ait du sens. Je ne vois pas d’autre moyen aujourd’hui de le faire.

Quels sont vos espoirs pour le tango ?

E : Il me semble que le tango n’est pas quelque chose de populaire. Au final je ne vois pas de gens chanter dans la rue par exemple… Je crois qu’aujourd’hui il faut changer l’offre pour qu’elle réponde mieux aux attentes populaires, quelque chose de plus contemporain. Mais alors on perdrait certainement quelque chose d’extraordinaire qui est la danse. Peut-être faut-il accepter que le tango soit aujourd’hui quelque chose de différent. Comme le jazz, on ne peut continuer à faire du jazz comme dans les années 1950, il a évolué avec le temps. C’est pareil pour le tango.

P : Tout dépend d’où on place la limite de ce qu’est le tango, et comment on le définit. Regarde, l’orchestre Barcarce, ils sont excellents ! Ils suivent une tradition musicale du tango très forte, la transmettent de façon à ce que les façons de jouer de la Grande Epoque du tango puissent se perpétuer en live. D’autres fusionnent le tango traditionnel avec d’autres choses plus modernes, tout en le rendant dansable… Je crois qu’il faut que cette diversité se poursuite. Le tango n’est pas quelque chose d’énorme mais cela n’est pas non plus en train de disparaitre. Avant oui, c’était plus populaire, et les musiciens avaient bien plus de travail. Tout le monde se retrouvait dans les milongas, on sentait le tango dans l’air… On ne peut pas comparer le présent au passé. Buenos Aires est évidemment très relié au tango, bien plus que d’autres rythmes comme le regrattons par exemple. Buenos Aires évolue, et le tango aussi. Il y a aujourd’hui un très bon niveau de musiciens, bien que les orchestres jouent moins. Et si on regarde le tango ailleurs dans le monde, cela nous rappelle Buenos Aires. C’est comme ça !

Merci à vous deux, et bonne continuation !

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Photo By: Fuelles del Sur

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