Gustavo Garay

« La vie elle-même est une œuvre de tango, une œuvre d’art. »

J’ai rencontré Gustavo Garay lors de sa tournée Européenne avec le Sexteto Milonguero. Ce violoniste passionné aux allures de D’Artagnan, avec une moustache à la Dali, a accepté avec enthousiasme de se livrer au projet Tango Mio and Co, pour mon plus grand plaisir. Je le retrouve donc, quelques mois plus tard, afin qu’il me parle de sa musique, et de son tango.
« J’essaye d’explorer au mieux le tango, je travaille beaucoup tout seul à chercher, comprendre, arranger, composer, comme dans un laboratoire. Pour certains, le tango n’existe que lorsqu’on sort en milonga. Mais il me semble que c’est le réduire énormément ! C’est bien plus que de la danse : c’est de la musique, du théâtre, de la littérature… la vie elle-même est une œuvre de tango, une œuvre d’art. Lorsque j’ai commencé à apprendre à écouter, comprendre, jouer du tango, ça a été une révélation très importante dans ma vie. »
Je lui demande de me raconter, et il me plonge dans les rues et les ambiances porteñes, en quelques instants je suis transportée et j’imagine les couleurs, la lumière, les odeurs, les sons : «Il y a un bar mythique qui s’appelle ‘Bar de los Laureles’, dans le quartier de Barracas à Buenos Aires ; il est très ancien et parfois on se croirait dans un cabaret des années 1900. A une période de ma vie, j’ai vécu quelques années dans la maison contiguë à ce bar. Vivre là m’a énormément inspiré. J’ai beaucoup appris dans les bars, bien plus que dans les milongas. J’ai écouté, joué, discuté, on m’a raconté des histoires de tango…j’ai appris à l’apprécier à sa juste valeur je pense. J’allais déjà en milonga avec le plaisir d’écouter et d’apprécier le tango sans même savoir danser, boire des coups avec des copains, écouter les tangos…ou juste aller là-bas et rencontrer des gens. Je ne viens pas d’une famille de musiciens ou de danseurs, j’ai commencé à jouer un peu par hasard, par ma propre volonté, surtout le tango. J’ai vécu dans plusieurs maisons de professeurs de tango, du Nord de l’Argentine ou d’Uruguay, qui voulaient tout le temps m’entrainer à leurs cours, mais non, je n’avais la tête qu’au violon, je ne voulais rien faire d’autre ! Ce n’était pas encore mon heure pour apprendre à danser.»
Comment est-il arrivé au tango, lui qui se dédiait à la musique classique ? « Ca s’est fait par hasard, par mes fréquentations. J’ai longtemps joué seul, puis je me suis associé avec des musiciens rencontrés dans la rue (guitaristes, bandonéonistes) j’ai travaillé peu à peu du tango. Lorsque j’ai commencé avec le Sexteto Milonguero, qui est mon occupation principale aujourd’hui, je ne jouais que des choses spécialement pour danser. Après plusieurs années à ce régime, je me suis dit qu’il était temps d’apprendre moi-même à danser ! » Je m’intéresse à sa contribution pour ce monde qu’il n’envisageait finalement pas de rejoindre lorsqu’il a commencé à jouer du violon. « Avec le Sexteto Milonguero, nous apportons une énergie différente, nouvelle, décalée à la scène. Sans perdre de la qualité musicale, nous proposons un show avec une performance spontanée et viscérale. Dans mon travail plus personnel, je travaille beaucoup à des arrangements de tango pour violon solo. En fait, ça n’existe presque pas, alors qu’il y a pléthore de partitions pour le piano, le bandonéon, la guitare. Il y a des séquences orchestrales mais on ne trouve rien d’écrit pour violon solo. J’écoute, je retranscris. Ce sont des choses personnelles. C’est un très gros travail qui est un peu ralenti par certaines autres choses plus commerciales. Mes arrangements ne sont d’ailleurs pas toujours destinés à être dansés. Pour un aficionado de la milonga, ce n’est pas évident de danser sur ces arrangements. Par exemple, Pugliese ou Piazzolla sont difficiles à danser pour moi, mais pour un danseur professionnel ou un danseur bien instruit, c’est possible. Je compose également pour des orchestres, dans un style plus rythmique et je veux laisser le temps aux choses de mûrir. C’est pour cela que ça me prend un temps fou ! J’espère un jour que ce travail de fourmi contribuera un peu à quelque chose. Je découvre, j’explore, c’est tellement riche ! »
Je suis fascinée par cet engagement, ce travail qu’il a entrepris parce que « je veux pouvoir jouer du violon sans être dépendant de quiconque ou de quoi que ce soit. C’est difficile, et c’est pourquoi je travaille tant sur ces arrangements. » Il est dans la création de son outil créatif ! Je lui demande si quelque chose le raccroche au tango, le symbolise : « Evidemment, il y a le bandonéon. Mais pour moi, ce sont plutôt des paysages, des ambiances qui vont me rappeler le tango. Par exemple dans le quartier de Barracas, j’ai l’impression d’être dans des tangos des années 1940-1950. Marcher dans les couloirs de métro m’évoque Piazzola, boire du champagne me plonge dans une ambiance de milonga… Parfois je voyage et ne parle pas la langue du pays où je suis. Je vais à la milonga et j’ai l’impression en entendant la musique de retrouver un vieil ami, quelqu’un qui me parle de mon pays, de ma culture, qui me tient compagnie. Et je me sens bien ! » Je veux en savoir plus, et il ne se fait pas prier longtemps. Je le vois s’animer et parler avec passion : « le tango va bien plus loin que seulement la danse ou la musique. Cela parle de la vie ! Certaines paroles décrivent tes propres émotions, ce que tu fais, ça n’est pas que de la danse. On peut interpréter le tango, y mettre nos expériences, notre sensibilité émotionnelle, c’est très fort. J’aime jouer avec cette idée sur le tango. Jouer n’est pas une simple représentation scénique. J’essaye d’avoir une vie calme pour approfondir les choses, la poésie, incarner ce que je joue, ce que j’écris, pour ensuite puiser en moi-même. Donner de soi dans la création artistique est bien plus intéressant et productif, mais pour cela il faut nourrir cette sensibilité et donner du temps aux choses. J’ai eu beaucoup d’expériences –je vois l’émotion dans ses yeux, je l’entends dans sa voix qui me raconte- autour du tango et je suis fier de pouvoir faire partie de cet art ! » Il m’a convaincue depuis longtemps que son cœur vibre pour son violon et pour le tango. Je lui demande ce qu’est pour lui son héroïsme, et il rit avant de reprendre : « Mon héroïsme est de pouvoir réaliser mes rêves, vivre de mes rêves. J’ai abandonné beaucoup de choses de la vie « normale », du système, pour vivre du violon. Je lui dédie énormément de temps, j’ai joué dans des conditions extrêmes parfois, mais peu importe. Au Conservatoire, mon rêve a toujours été de pouvoir voyager avec la musique, de pouvoir aller jouer en Europe dans un théâtre. Il faut être prêt au moment où cela nous arrive, alors j’ai travaillé d’arrache-pied. Et c’est enfin arrivé. A la fin de mon premier tour en Europe, je me suis posé là et je me suis demandé « mais maintenant que j’ai réalisé mon plus grand rêve, que vais-je faire de ma vie ? » Et la réponse a été simple : continuer ! Essayer de faire mieux, de poursuivre cette route, ces voyages, cette musique. C’est comme toi quand tu es arrivée à Buenos Aires la première fois, c’était ton héroïsme, et tu t’es demandé et maintenant ? Eh bien, il a fallu continuer, persévérer ! »
Nous rions en effet de ma folie, qu’il ne peut que comprendre. Quel est son espoir maintenant pour le tango ? Encore en riant, il me dit : « C’est une utopie ! Plus sérieusement j’aimerais que cessent les préjugés sur le tango. C’est un tout. Je comprends que les danseurs aient envie de danser mais c’est dommage de ne pas être plus à l’écoute de la musique. Pourquoi cloisonner ? Le tango peut aussi bien s’écouter dans une salle de concert qu’en milonga ! J’aime la diversité. Il y a beaucoup d’ambiances musicales à Buenos Aires qu’on ne retrouve pas en Europe, comme les échoppes, les bars, les maisons ou les clubs en lien avec le tango. Que les choses soient acceptées plus facilement par tous. Par exemple des nouveaux types de morceaux qui soient aussi dansables. J’espère que les nouveautés soient mieux acceptées dans le monde de la milonga.

Je ne veux pas paraitre prétentieux, mais je crois que je mets ma vie en jeu chaque fois que je vais jouer. Le fait de recourir à la mémoire émotive, de représenter qui je suis. Ouvrir mon répertoire musical, poursuivre mon travail quotidien de composition et d’écriture, le travail avec le groupe, les arrangements, le fait de les présenter dans divers lieux… C’est la petite pierre que je peux apporter à l’édifice. » Et c’est déjà grand !
Quelle belle rencontre que celle de ce jeune violoniste talentueux et si charismatique, passionné et poétique, un véritable personnage entier et passionnant !

Gustavo Garay et Pablo Montanelli, pianniste du Cachivache, se sont réunis pour une interprétation exclusive et inédite de Bahia Blanca de Di Sarli, pour Tango Mio And Co. C’est un superbe cadeau qu’ils m’ont fait, une belle contribution au projet.

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Photo By: Pierre Bacquey
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