Marcelo Rojas – La milonga est un reflet de la société – 3/3

« Le tango et la milonga sont des reflets de ce que nous sommes, de notre société. Si la société change, la milonga change. »

Retrouvez la 1ère partie de l’interview ici, et la 2ème partie ici.

Le tango est un reflet de la société
« Lorsque j’ai commencé à musicaliser à 25 ans, le public était majoritairement âgé, et beaucoup de gens voulaient partager leur savoir de la musique avec des jeunes. Il y avait tout un processus d’apprentissage, de partage. Le milonguero était généreux. Je me suis toujours considéré comme étant en apprentissage. La milonga est un lieu où l’on apprend beaucoup, c’est là qu’on maintient les codes du tango. Le milonguero sortait bien habillé, les femmes se préparaient, les codes bien traditionnels se respectaient à 100%. Quand un public plus jeune et étranger est arrivé, beaucoup de choses ont changé et évolué.
Le tango et la milonga sont des reflets de ce que nous sommes, de notre société. Si la société change, la milonga change. Si je me trouve dans une société très structurée, la milonga l’est aussi. Donc si je souhaite savoir dans quel type de société je me trouve, je vais à la milonga et alors je peux dire « la société est telle ». C’est incroyable ! J’ai eu la chance de pouvoir beaucoup voyager mais je ne peux pas toujours faire du tourisme comme je le souhaiterais, et alors la milonga me donne un aperçu du pays où je me trouve, je vois comment les gens se comportent. En Europe on peut noter de grandes différences à quelques heures de vol, entre une milonga russe, portugaise, française, italienne, suisse… Ce sont des peuples et des cultures différentes. C’est ce que reflète la milonga.
Il y a certaines choses qu’il faut respecter encore aujourd’hui, afin que tout le monde puisse passer un bon moment. Respecter le sens de la piste pour que personne ne se prenne de coups, respecter le cabeceo parce que cela permet de ne pas mettre de pression à l’autre et de ne pas trop se compromettre. Tu veux, tu ne veux pas… c’est une manière d’être libre. Tout ce qui est imposé n’est pas bon. Donc le premier contact se fait avec le regard. C’est très intense car parfois c’est bien plus fort qu’un contact physique. Nous voulons que ces traditions se maintiennent et se perpétuent. La chacarera par exemple se danse seulement avec le regard, à aucun moment on ne se touche. C’est très intense, et de plus c’est agréable de se comporter comme un galant, d’être subtil, dese regarder, pour se dire qu’on a encore de danser ensemble. On ne se met pas dans situation inconfortable avec le regard. On se protège grâce au cabeceo. Il y a des hommes qui se comportent avec les femmes comme s’ils étaient au supermarché : « tu danses ? » « non », et ils demandent à la femme d’à-côté. Si on me remettait de cette façon, si brutalement, je rentrerais chez moi immédiatement ! C’est très choquant ! Pour la femme aussi ! Elle veut être une personne unique, pas une parmi plein d’autres. Je crois que peu à peu les gens comprennent. Bien entendu, si nous sommes amis et que nous discutons, on peut proposer directement, et refuser directement, sans froisser l’autre. Je suis très favorable à l’usage de la subtilité pour se protéger, ne pas incommoder et ne pas non plus se sentir mal soi-même. Il y a des femmes qui pensent que si elles refusent un homme, il ne les invitera plus jamais à danser. L’Europe est en train de construire son histoire avec le tango, toutefois très intellectualisé. Cela va venir. Ce que je dis souvent est que le tango fait partie intégrante de la culture, il ne s’agit pas d’un goût musical. C’est une expression culturelle qui revêt des valeurs riches, pas seulement la danse non plus. C’est très important mais il y a également d’autres nombreux facteurs. Il y a un côté social très important, beaucoup de gens sont seuls dans leur monde, chacun a son travail, sa famille, ses responsabilités, et oublie les choses qu’il aime vraiment. Le tango aide beaucoup de solitaires. Se préparer, sentir l’abrazo ou le regard de quelqu’un. Qui n’a pas besoin d’un abrazo ? Une communication différenties crée, pour affirmer son existence. La musique est très riche, et à partir de tout cela des histoires se créent, c’est assez fabuleux. Il y a tellement de sensations qu’il faut y être attentif. »

Le tango doit embrasser toutes les cultures

Sens-tu que le tango a connu une évolution, au cours de ces vingt années de musicalisation?
« Au début le tango était pour moi seulement « des vieux qui dansent ». Maintenant je le vois comme dynamique, et aussi comme écoutable, pas seulement dansable. Et je sais aussi qu’il y a une grande différence entre le tango qu’on passe à la radio ou dans un festival. Le tango comme un tout, une histoire du présent… Au moment de mettre de la musique, je jauge si on préfère du plus contemporain ou du plus traditionnel. Cela dépend des lieux ! Je m’adapte et je prépare tout en direct, jamais à l’avance. Quand je sors d’Argentine, je me présente avec mes 20 ans de travail et je propose la musique des nuits de Buenos Aires. Donc si je vais au Brésil, je peux proposer une samba ou un forro, qui sont des sons typiquement brésiliens, mais je vais essayer d’y insuffler l’âme de Buenos Aires parce que ma culture embrasse la leur. Cela m’intéresse beaucoup. Le tango, la milonga, ce ne sont pas des guettos exclusifs. Avant, lorsqu’il n’y avait pas de supports musicaux, les orchestres jouaient en live, pendant une heure. Un orchestre de tango quittait la scène pour laisser place à un de fox-trot, paso doble, rumba, mambo… Les gens dansaient ! Il n’y avait pas exclusivement des valses, tangos et milongas. Il me semble que nous nous devons d’accompagner cette mixité culturelle. Nous apportons notre culture au monde, donc je l’envisage comme embrassant les autres cultures. Où que je me trouve, je cherche un moyen de créer un point de rencontre musical pour partager quelque chose de commun. Par exemple en Italie il existe un rythme très spécifique. C’est un genre de valse avec les bras plus ouverts. Un rythme de Naples. Si je réussis à passer le rythme local en milonga, je le fais! La culture est quelque chose de fabuleux, comme un tango, un abrazo. Parfois j’arrive quelque part sans rien connaitre du son local, je me renseigne et je vois, en le passant, que les gens dansent ! Et ainsi les cultures se rencontrent.
Il y a évidemment des choses plus mondiales comme le jazz, qui permet aux gens de se rencontrer partout dans le monde. Les milongas de Buenos Aires, c’est pareil et différent à la fois. Ici il y a des gens de partout. Pour la majorité des gens qui ne sont pas de BA, le rythme est différent du tango, plus folklorique. Je suis de Tucuman, au nord du pays, et si mes parents venaient à une milonga ici, je sais qu’ils se sentiraient chez eux si ils entendaient une zamba ou une chacarera. La milonga se doit d’être inclusive, et non exclusive. Pour moi le tango est un tout, il y a de nombreux orchestres extraordinaires, mais ce n’est pas seulement ça le tango. »

Quelle est ta contribution, ta fierté ?
« Grâce à la musique que j’aime, la culture que j’aime, je peux faire vivre ma famille, qui me soutient tant alors que je travaille et voyage énormément. C’est un orgueil passionnel !
Mon orgueil professionnel est de pouvoir travailler pour cette radio si mondialement emblématique du tango, et avoir la possibilité d’y administrer de la musique, c’est énorme ! Je voyage pour musicaliser, c’est une vraie fierté ! Être loin de chez moi, et emmener le tango, jusque dans des lieux minuscules où les gens dansent sur notre musique… C’est quelque chose qui me rend fier, et heureusement car sinon je ne pourrais tout simplement pas faire tout ce que je fais. Je resterais tranquillement chez moi ! »

Quelle est ton meilleur espoir pour le tango ?
« Que les jeunes se rapprochent du tango, qu’on soit nous mêmes attentifs à être comme des ambassadeurs de cette culture argentine, et que l’Etat enclenche plus d’actions pour le défendre. Qu’il continue à grandir sans jamais plus souffrir d’ostracisme. Je suis pour que le tango soit embrassé par le plus grand nombre. Qu’il ne s’arrête jamais. Je souhaite qu’il y ait des danseurs toujours plus nombreux. Je ne suis pas du tout favorable à classifier les bons, les mauvais… Je souhaite que les gens se divertissent, qu’ils s’amusent. Le tango a vécu beaucoup de choses… maintenant il est temps d’en profiter ! »

Sensible, attentif au bien-être de tous, Marcelo Rojas est un amoureux de la musique et de la rencontre des cultures. Son expérience à travers le monde en fait un DJ reconnu et apprécié pour son travail expert. Merci Marcelo pour cette musique si extraordinaire que tu nous partages!

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Photo By: Marcelo Rojas

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