Marcelo Rojas – Un administrateur de sensations 1/3

« Jamais tu ne me verras sur la piste ou tu ne m’entendras critiquer une musique. Je ne suis qu’un administrateur de sensations. »

Marcelo Rojas, internationalement connu dans les milongas et les festivals de tango, est un « musicalisateur » de la grande radio de tango de Buenos Aires « la 2×4 », dont l’audience est tout aussi mondiale. Il m’a reçue une après-midi porteñe caniculaire, dans les locaux de la radio. Souriant, affable, il a pris le temps de me montrer le studio d’enregistrement, l’impressionnante collection de cd, k7 et vinyles de tango, accumulés au fil des années grâce à des dons et des recherches. Cela fait partie du patrimoine du tango, véritable trésor national et culturel. Au-delà du de la recherche et la remise en état de ces enregistrements, il travaille à la digitalisation et au partage de cette musique sur les ondes.
Avec le programme en live de la radio en bruit de fond, Marcelo m’a parlé de son parcours, son travail, son expérience passionnante avec le tango.

I / UN ADMINISTRATEUR DE SENSATIONS

Tango d’avant, tango d’aujourd’hui : de la musique pour tous

« Notre histoire musicale est riche, et il y a toujours plus de formations musicales qui apparaissent, évoquant le passé mais proposant des compositions propres. Mon travail comme programmateur de la 2×4 est de faire en sorte que le tango soit accessible à tous, et à tous les goûts. Il y a des tangos plus dansables que d’autres, certains plus contemporains, plus actuels… Il y a des musiques évocatrices, divers styles d’orchestres… j’essaye de toucher tous les publics. Je veux participer à l’accroissement permanent du tango, que rien ne soit laissé de côté. Que passé et présent s’associent.

Collectionneur, chercheur et trouveur

Aujourd’hui avec toutes les technologies dont on dispose, nous avons la possibilité de contrôler la musique. Nous avons énormément de travail. Nous découvrons sans cesse de nouvelles archives et disposons d’une quantité impressionnante de musique que nous vérifions, mettons à jour… C’est lent mais soutenu. Chaque jour nous travaillons un peu à la digitalisation du matériel, ce qui nous permet d’avancer dans le processus. Nous faisons en sorte que cela croisse. Nous avons une grande responsabilité vis à vis de nombreux artistes qui dépendent de notre diffusion pour se faire connaitre et se développer, surtout les jeunes formations. Nous l’avons bien à l’esprit et il nous importe que chacun puisse partager son travail. Tout croit, le travail, la diffusion, la musique, et il faut que tout le monde puisse en profiter. Nous souhaitons soutenir les artistes d’une part, et apporter quelque chose de neuf aux danseurs, qu’un public toujours plus large soit touché… Nous souhaitons accompagner le processus qui rapproche les gens du tango.

Comment faites vous pour découvrir de nouveaux matériaux, des nouveaux orchestres etc.?

Nous disposons de plusieurs structures, dont l’une est la Ville de Buenos Aires, qui est une usine culturelle en mouvement permanent. Tous les évènements de la ville de Buenos Aires et tout ce qui se réfère au tango transite par nous. De nombreux artistes nous contactent pour proposer leur travail. Nous allons nous-mêmes chercher du matériel, par exemple j’ai la possibilité de beaucoup voyager dans des milongas et festivals du monde entier et cela me permet de découvrir parfois de nouvelles choses. Très concrètement : il y a quelques années je suis allé en Espagne et j’ai découvert le Cachivache. Leur musique m’a plu, et surtout le fait qu’il s’agisse d’Argentins expatriés qui défendaient notre culture et diffusaient le tango là-bas… Pour moi, ils avaient tout à fait leur place à la 2×4 où je les ai accueillis par la suite.

D’un autre côté, le tango a une culture très porteñe, et au-delà du fait que nous soyons à Buenos Aires, les argentins sont fiers de leur pays. Beaucoup de personnes ont fait des copies ou donné de leur matériel à la 2×4. Il arrive souvent que lorsque des gens ou des collectionneurs meurent, on nous lègue tout leur matériel tanguero afin que nous puissions continuer à diffuser notre culture tanguera au monde. Cette radio s’écoute à un niveau international grâce à internet, par des argentins mais aussi des étrangers.

Nous recevons des messages du monde entier, et c’est important, de savoir que la musique que j’aime sera écoutée quelque part dans le monde. Je ne crois pas que la radio s’éteigne à un moment de la journée, parce que lorsque c’est la nuit ici, ailleurs sur terre c’est le jour et quelqu’un est en train de l’écouter. Et alors, pour respecter cette audience internationale, il faut veiller à ce qu’il y ait des programmes en continu. C’est motivant, un travail qui me plait beaucoup !

Cela fait neuf ans que je travaille pour la 2×4, et 20 ans comme DJ. Milongas, festivals… depuis que j’ai intégré la 2×4, de nouvelles perspectives se sont ouvertes pour connaitre de nouvelles choses et écouter différemment la musique, entre ce qui se danse ou non par exemple… Avant je n’envisageais le tango que comme une musique pour danser. Mais j’ai compris qu’il pouvait générer d’autres sensations et émotions, des souvenirs…

Offrir le tango tel qu’il est, sans le critiquer

Je ne danse pas et ne joue pas. Jamais tu ne me verras sur la piste ou tu ne m’entendras critiquer une musique. Je ne suis qu’un administrateur de sensations, je ne suis pas un critique musical. Je ne sais tout simplement pas, je ne joue d’aucun instrument, comment pourrais-je critiquer quoi que ce soit ? Je passe aux gens ce que je pense pouvoir les inspirer pour danser ou ressentir. Un musicien serait un bon critique, parce qu’il est musicien ! Et en ce sens il a quelque chose de plus que moi, parce qu’il s’y connait en structure musicale. Donc je fais ce que je peux. Je suis habitué à ce qu’il se passe en milonga et à tel moment, je pense que ce morceau en particulier pourrait plaire à ce public-ci. C’est un ensemble de perceptions, d’observations, d’intuitions, mais certainement pas de critiques d’une oeuvre.
Le tango a vécu diverses situations de conflits, de critiques, il a presque été interdit… A ses débuts il a été marginal, il se dansait dans les lieux où il faisait bon-vivre, mais ce n’est que dans les années 1940 qu’il a commencé à croitre de façon importante et à devenir célèbre… Le tango est un reflet de la société, des peuples, lorsque les gens vont bien, cela booster la créativité. Puis le tango fut interdit : la danse, certaines paroles… Il a été politisé, persécuté, idolâtré, il est passé par de nombreuses situations passionnelles, le tango est passionnel. Il a beaucoup souffert parce qu’il veut inclure tout et tout le monde. On a beaucoup critiqué : Piazzolla, le tango électronique, ce qui est le tango et ce qui ne l’est pas… Si il y a quelque chose dans le monde qu’on me présente comme étant du tango, je l’intègre comme du tango. Sans jamais le critiquer. »

Bientôt en ligne la deuxième partie de l’interview !

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Photo By: Jerzy George Dzieciaszek
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