Rodrigo Fonti – Au sujet de la milonga

« S’il n’y a pas d’écoute il peut y avoir une lutte émotionnelle dans la danse, parfois il en ressort quelque chose d’intéressant mais cela peut être un désastre. »

Il m’a paru très intéressant d’interviewer Rodrigo Fonti en miroir de Carlos Copello, que j’avais interviewé au sujet, notamment, de la milonga. Chacun représente une génération de tango, avec ses caractéristiques.
Rodrigo est un professionnel qui danse à un haut niveau international. C’est quelqu’un de sensible, aimable, accessible et sincère. Son parcours de danseur et d’artiste est très intéressant et foisonnant, et nous en parlerons plus en détails dans une interview ultérieure. Tout d’abord, je souhaitais parler avec lui du sujet si vaste et complexe de la milonga, où que cela soit dans le monde. Nous avions déjà approché le point de vue d’une danseuse professionnelle à ce sujet, et comment se comporter en milonga. Que pense un jeune homme professionnel de ce sujet de la milonga alors que, dans sa danse et son enseignement, il brise certains codes du tango traditionnel ?

Choisir la nuit qu’on va passer

« C’est toi qui choisis ce que tu vas faire en milonga : discuter ou danser. Moi, je vais en milonga pour danser. Si je veux discuter, je préfère retrouver un ami ailleurs. C’est possible que j’aille en milonga avec l’idée de simplement retrouver des copains et que l’envie de danser me prenne une fois sur place. Dans ce cas, je m’excuse et vais danser. Si je ne danse pas, j’aime regarder la piste, et observer les danseurs pour tenter de déceler qui danse réellement, qui réfléchit… J’aime tenter de deviner quel est le petit monde de chacun, le monde gigantesque de chaque couple, s’ils passent un bon moment, s’ils aiment danser ensemble… J’aime tenter de déchiffrer ce que je vois. Bien entendu c’est le fruit de mon imagination, mais cela me rend très curieux.
Quand je vois quelqu’un qui semble seulement penser aux mouvements et aux pas à effectuer, je détourne la tête, cela ne m’intéresse pas. Je préfère regarder les gens à qui il arrive quelque chose. Voir émerger ce sentiment pur en même temps que le mouvement… ça, ça me plait ! »

Se comporter en milonga

« Avant, je sortais énormément et je voulais danser avec toutes les femmes. Bien sûr que j’ai souvent vu des femmes que personne n’invitait, faisant tapisserie, et je les invitais à danser. Parce que si la femme ne danse pas, elle arrête de sortir en milonga… et nous, on ne peut plus danser !
Mais dernièrement je sors moins, ce qui m’a rendu plus sélectif. Je souhaite vraiment avoir cette sensation de plaisir quand je danse. C’est pour cela que souvent je choisis quelqu’un que je connais déjà ou que je vois danser d’une façon qui me plait, et avec qui je sens que je pourrais me sentir bien en dansant. Cela m’est souvent arrivé de danser avec des grandes débutantes, ce qui ne me dérange pas mais elles sont généralement nerveuses et inquiètes : lâcher prise coûte beaucoup. Si tu sors peu et que lorsque tu vas danser tu n’as pas vraiment de plaisir, cela te fiche un peu en rogne. Cela nous arrive à tous ! »

LES CODES
A propos du cabeceo

« Je suis pour le cabeceo. C’est un code qui me plait beaucoup. Si je veux inviter quelqu’un que je ne connais pas, je ne vais pas aller lui dire « on danse? », cela serait obliger la personne. Je suis très respectueux et faire un cabeceo me parait plus facile et fin. Si vraiment c’est impossible d’en faire un à ce moment-là, je vais m’excuser et proposer d’aller danser, mais cela ne me plait guère. »

Si les femmes t’invitent à danser ?

« Il est rare que je refuse. Cela arrive si vraiment je n’ai pas envie de danser. Sincèrement, je n’aime pas trop qu’on m’invite frontalement si on ne se connait pas. Sinon, cela ne me pose pas de problème. Mais si je ne connais pas la danseuse cela me choque un peu. Par contre si elle m’invite avec le cabeceo, d’une façon subtile, cela me plait. La femme choisit également. Elle te regarde, et sait qu’elle est en train de t’inviter à danser. J’aime bien mieux cela que lorsqu’elles viennent te chercher à ta table! »

Laisser sur la piste ?

« Si un homme t’invite à danser et que cela se passe mal, les codes interdisent de le laisser en plan sur la piste, seulement parce qu’il danse mal ! S’il est sale, ivre, ou qu’il te traite mal, c’est évidemment différent… Mais si c’est seulement parce que tu t’ennuies ou qu’il est grand débutant, essaye de passer un bon moment quand même!
Moi même quand j’étais très débutant, quelqu’un m’a abandonné sur la piste. J’ai un ami à qui ça arrive presque systématiquement, je ne sais pas pourquoi ! Les filles s’énervent et le laissent. Peut être qu’il en coûte parfois à l’homme de se rendre compte que la femme ne passe pas un bon moment. C’est difficile de jauger. Parfois on a l’impression qu’il faut qu’on fasse énormément de mouvements, de pas, d’efforts, pour qu’elle se sente bien. Mais en fait non, au contraire. Mais cela peut prendre du temps avant de le comprendre. »

Et cela arrive que les hommes laissent une femme sur la piste ?

« Cela ne se fait pas. Ca m’est arrivé une fois, mais la fille était ivre et ne savait pas danser, j’ai compris trop tard que c’était une touriste. Je lui ai annoncé qu’on terminerait le morceau et qu’on s’en tiendrait là. Si je danse avec une débutante, cela ne me dérange pas, je termine la tanda sans problème.

Passer un bon moment… ou pas !
Pour nous les femmes, lorsque cela se passe mal, qu’est-ce qu’on peut faire ?

« Les situations sont très différentes, certaines femmes souffrent : pourquoi est-ce qu’on ne les invite pas, pourquoi est-ce qu’on les traite mal quand on les invite, qu’on ne les comprends pas dans la danse… Mais pour les hommes aussi, danser peut-être un calvaire. Quand des femmes me demandent que faire, je leur réponds qu’elles y sont déjà! Elles sont à la milonga, elles avaient décidé d’y aller, et il n’y a rien d’autre à faire que de tenter que cela se passe au mieux pour elles. Je le conseille souvent : si vraiment cela se passe mal, pensez que c’est là l’homme que vous aimez, l’homme de votre vie. A cet homme-là, on peut tout pardonner, même de mal danser. Et cela pourrait s’améliorer. A quoi bon perdre son énergie à ce que la soirée se passe mal ! »

Quand une femme reste assise sans jamais être invitée….

« Toutes les villes du monde sont différentes. Je suggère aux filles de regarder et observer celles qui se font beaucoup inviter, pour tenter de comprendre ce qu’elles ont de plus similaire dans leur façon d’être, pour l’imiter. Si on ne t’invite pas à danser, il y a forcément une raison et il faut la comprendre.

Il y a des filles qui sont comme transparentes. Ca, c’est bizarre. On sent lorsqu’elles forcent leur énergie pour paraitre plus jolies, plus agréables par exemple. Je pense qu’il faut observer celles qui dansent et comprendre pourquoi elles dansent tant, et être sincère avec soi-même : comment je me sens, comment je souhaite être, et toujours avec bonne humeur. Si tu es de mauvaise humeur et que tu veux danser, ce n’est pas un drame. Il y a des mauvaises humeurs acceptables. Si tu es en colère, reste chez toi! Si tu es triste que tu as besoin d’être consolée et comprise, va danser. Peut-être que le plaisir de la danse peut t’aider. S’il y a une véritable écoute entre l’homme et la femme, je crois qu’il est possible d’accompagner le sentiment de l’autre, qu’il soit triste ou joyeux, et peut permettre de se nourrir de l’énergie positive de l’autre pour changer la sienne. Il faut écouter ses émotions et ressentis, essayer de comprendre comment est-ce qu’on est faits, comment est fait l’autre, mais s’il n’y a pas d’écoute il peut y avoir une lutte émotionnelle dans la danse, parfois il en ressort quelque chose d’intéressant mais cela peut être un désastre. »

Et les hommes, comment le vivent-ils?

« Quand l’homme n’offre pas une grande sécurité à la femme, elle ne va pas vouloir danser avec lui, et alors les hommes se font refouler. A l’instant d’inviter, si le danseur ne le fait pas de façon appropriée, les danseuses ne vont pas vouloir y aller. S’il n’a pas l’air de danser le tango par exemple, dans son style vestimentaire ou sa démarche, non plus. Je réalise que de plus en plus de tangueros s’habillent de façon très informelle et dansent très bien, ce qui rend la jauge plus difficile pour la danseuse.
Si le gars n’est pas sûr de lui dans l’invitation ou la danse, cela ne va pas aller en sa faveur. La femme commence à le jauger, le juger, et c’est mauvais. Elle le regarde sur la piste danser avec une autre et va peut-être le condamner sans même avoir dansé avec. Parfois je me retrouve avec des élèves complètement détruits par des danseuses. Psychologiquement abîmés dans leur tango. C’est terrible! »

LA JALOUSIE….
Et au sujet de la jalousie…

« Ah, la jalousie, c’est très commun dans le tango! Quand je sors et vois ma femme danser avec un autre, je détourne la tête. Je ne regarde pas. Je ne m’en étais pas rendu compte avant, de pourquoi je ne voulais pas voir. Mais j’ai réalisé que je le faisais volontairement, par protection. Parce que si je commence à regarder, je vois un tas de choses que je ne veux pas savoir. Beaucoup d’émotions, et alors je deviens très jaloux. Je sais ce que c’est, l’émotion, dans l’abrazo. Comment on peut se sentir dans les bras de quelqu’un, en dansant… je sais que lorsqu’on va ensemble en milonga, cela peut arriver. Chacun danse de son côté, et il faut le respecter. C’est mieux de ne pas regarder!
(j’avais écrit à ce sujet ici)

Tout cela va de pair avec la maturité et la stratégie de chacun. C’est comme la vie, cela prend du temps, rencontrer des gens, c’est pareil! Si dans la vie réelle, dans la rue, dans des soirées, il t’en coûte de rencontrer des nouvelles personnes, cela sera pareil dans la milonga. »

Belle énergie, patience, écoute, confiance, respect seraient les éléments essentiels pour passer un bon moment en milonga… quel programme!

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Photo By: @Rodrigo Fonti
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